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13 février 2018

« Les Gafa règnent sur nos smartphones, reprenons le contrôle ! » Tribune de Sébastien Soriano, président de l'Arcep, pour L'OBS (13 février 2018) 

Nous avons passé malgré nous un pacte entre d’un côté le confort procuré et de l’autre la liberté abandonnée. L’enjeu deviendra démocratique s’il ne l’est pas déjà.

Sébastien Soriano, président de l'Autorité de régulation des Télécoms (Arcep), nous avait déjà sensibilisé il y a quelques semaines sur les risques liés à la suppression de la "neutralité du net" par les Etats-Unis. Vigie des réseaux, il lance cette fois l'alerte sur le pacte de Faust qui nous lie, à travers nos smartphones, aux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Parfois à notre insu, et toujours au détriment de notre liberté.

"Les smartphones sont devenus la porte d’entrée d’un environnement contrôlé, non pas par nous, mais par une poignée de grandes firmes qui, chacune à sa manière, impose sa loi. Elles portent un nom : Apple, Google ou encore Amazon. Peu importe leur origine, c'est le pouvoir qu’elles exercent qui compte ici.

Choisir son téléphone, c'est choisir son compagnon de route. Les smartphones sont des outils fantastiques qui nous apportent un confort de vie exceptionnel. Leurs performances et qualités sont telles que nous serons probablement amenés à toujours plus nous appuyer sur eux. A tel point que notre relation à nos smartphones est désormais examinée sous l’angle de l’addiction.

Les faits sont là. L'Arcep (le régulateur des télécoms que je préside) a observé pour la première fois en 2017 que nous consultions internet prioritairement par mobile et non par l’ordinateur classique. En faisant le choix de notre smartphone, nous faisons donc le choix de notre entrée dans le monde numérique. Or cette entrée est loin d’être neutre et les débouchés sont tout sauf virtuels.

En effet, lorsque nous choisissons notre téléphone, nous subissons son système d’exploitation (iOS, Android ou hier Windows). Et à partir de là, nous nous engageons sur un chemin potentiellement fléché, que l'on choisisse un restaurant, une marque de lessive ou un film au cinéma. Car les systèmes d’exploitation sont associés à une série d’applications préinstallées et à un magasin d’application unique – je dis bien unique – fonctionnant avec des algorithmes qui, comme cela a très bien été énoncé avant moi, "décident à notre place" (A. Rouvroy). Nous avons passé malgré nous un pacte entre d’un côté le confort procuré et de l’autre la liberté abandonnée.

Le problème n’est pas qu’un top 10 des meilleurs films soit réalisé ou que pour répondre à nos requêtes un classement soit effectué entre l’ensemble des contenus, produits et services disponibles en ligne. Le problème, c’est le "comment" d'une telle hiérarchie. C’est que nous avons l’illusion de choisir ce qui l’est déjà, par avance, dès le choix du téléphone, et que nous n’avons aucune capacité de contrôle sur les choix ensuite opérés pour nous, par d’autres. Nous sommes embarqués dans un couloir.

De même, nous n’avons aucun contrôle sur les critères réels qui permettent à ceux que j’ai appelé ailleurs "les nouveaux seigneurs de l’internet féodal" d'exclure telle ou telle innovation de leur magasin d’application.

Ironie du sort : une application développée par une université américaine en dialogue avec l’Arcep pour mesurer la qualité des réseaux, a été bloquée par un magasin d’application au motif qu’elle n’avait, je cite, "pas d’intérêt pour les utilisateurs". Un choix injustifié a été opposé au développeur de l’application, au détriment d’une université américaine et d’une autorité publique française, et surtout à la place d’utilisateurs qui pouvaient voir un intérêt dans l’utilisation de cette application.

Dans ce cas, la presse a relayé l’affaire et l’application est désormais disponible. Mais que reste-t-il de l'ensemble des applications, développeurs, petits et grands innovateurs de demain, bloqués sans autre forme de procès ?

Internet nous a ouvert un monde d'innovation sans permission. Nous nous retrouvons aujourd’hui dans un monde où notre expression est au contraire déterminée par la volonté trop obscure de quelques entreprises en position de force sur des marchés qu’elles ont verrouillés.

L’outil de notre émancipation est devenu celui de notre servitude.

Au-delà des seuls smartphones, le problème va crescendo jusqu’aux équipements qui contribuent à l'aménagement de nos foyers. Il y a peu, nous apprenions que d’autres services de musique que celui d’Apple ne pourraient être installés sur l’enceinte connectée de la marque. Mais, plus généralement, combien d’entre nous utiliseront l’enceinte connectée d’une marque concurrente à celle de notre téléphone ?

En choisissant notre téléphone, nous choisissons en réalité notre montre, nos enceintes, un service de musique et, au bout du compte, la playlist qui accompagnera notre dîner entre amis. Demain, c’est à l’assistant vocal de notre voiture que nous demanderons "mets-moi les informations". Et de fait, l’enjeu deviendra démocratique s’il ne l’était pas déjà.

L'ensemble de ces questions ne fait que s'ajouter à d'autres, d’ores et déjà bien connues du grand public, telles que notre capacité bien insuffisante à passer d’un environnement contrôlé à un autre, l'obsolescence programmée ou encore les mises à jour de nos téléphones qui s’avèrent en réalité de véritables mises à terme. Bref, le vase est sur le point de déborder.

Il est alors primordial pour l'ensemble des utilisateurs, des start-ups, des entreprises de demain, pour la société dans son ensemble, que nous regagnions notre pouvoir de choisir.

Sébastien Soriano

> La tribune de Sébastien Soriano, président de l'Arcep, sur le site de L'Obs



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