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17 janvier 2018

« Nous n'avons pas fait de cadeau aux opérateurs » - Sébastien Soriano, président de l'Arcep, répond aux questions du journal Les Echos (17 janvier 2018)  

Dans l’accord signé pour accélérer le déploiement des réseaux mobile, l’Etat renonce aux enchères sur les fréquences et à une augmentation des redevances. N’est-ce pas un énorme cadeau fait aux opérateurs télécoms ?

Non, d’ailleurs l’Arcep ne l’aurait pas accepté. Les opérateurs vont dépenser 3 à 4 milliards d’euros en plus de leurs investissements déjà prévus sur les cinq prochaines années. D’après nos scénarios, c’est significativement supérieur à ce que l’Etat aurait pu récupérer si les fréquences avaient été mises aux enchères et les redevances augmentées. N’oubliez pas qu’il s’agissait d’une réattribution de fréquences et non de l’attribution de nouvelles. Ce qui limite la maximisation financière que l’Etat aurait pu en faire.

Pourquoi ne pas avoir fixé de nouvelles obligations de couverture de la population ?

Le baromètre que nous utilisons depuis vingt ans n'a plus de sens. Nous avons été obligés de le casser. On ne peut plus raisonner en pourcentage de la population nationale. Le mobile est devenu le moyen principal d’accès aux communications et à Internet. Les gens l’utilisent depuis chez eux, sur la route, sur des chemins de randonnée ou dans une rivière sur un kayak… C’est pour cette raison que nous sommes repartis de zéro, avec les élus locaux qui nous ont aidé à prioriser les besoins.


Sans ce baromètre, comment allez-vous mesurer l’engagement des opérateurs ?

Chacun devra mettre en service 5.000 sites supplémentaires, avec un calendrier année après année. S’ils ne remplissent pas cet objectif, ils encourent des sanctions. Et les opérateurs ne décideront pas de l’implantation des nouvelles antennes. Ce sont les élus qui feront remonter les besoins, sans aucun critère d’éligibilité. C’est open bar. La seule limite est le nombre de sites total, avec un processus de sélection qui reste à construire.


Quelles améliorations voulez-vous constater ?

Mon juge de paix, ce sera le classement de la France en couverture 4G au niveau européen. Aujourd’hui, nous sommes 24ème sur 28. J’ai bon espoir que nous soyons revenus d’ici 2020 dans la première moitié du classement. C’est un impératif. On est la France, tout de même !


Êtes-vous aussi optimiste sur le déploiement de la fibre ?

Nous sortons d’une période de doutes sur le modèle de déploiement de la fibre. Suite aux annonces de SFR cet été, qui voulait fibrer la France seul, tout le monde se posait des questions, y compris au sein de l’Etat. Nous avons dû faire le « bad cop » à travers un avis ferme rendu à la demande du Sénat et Altice est rentré dans le rang. C’est important car la fibre est l’infrastructure socle de la révolution numérique du 21ème siècle. Il faut un architecte des réseaux et j’assume ce rôle.


Le problème c’est que le déploiement dans les villes moyennes a pris beaucoup de retard

C’est vrai et je suis très inquiet. Le Premier ministre a récemment annoncé que des contraintes allaient être posées aux opérateurs dans ces zones pour accélérer les déploiements. En l’état actuel des choses, les calendriers risquent de ne pas être respectés. L’Arcep a prévu de publier un observatoire au premier semestre 2018 qui dira quels sont les opérateurs qui sont en train de déployer, et où. On aura par ailleurs à rendre un avis au gouvernement sur les engagements des opérateurs et on ne laissera rien passer s’ils ne sont pas suffisamment précis. On veut mettre une pression maximale ! Orange ne peut pas, seul, porter l’ambition de la fibre. Si on veut aller plus vite, il faut qu’il y ait d’autres opérateurs.

Justement, il y a débat sur le fait que l’Arcep n’a pas suffisamment régulé Orange dans la fibre...

Certains aimeraient bien que le régulateur soit un guichet à claques pour Orange. Ce n’est pas mon point de vue. Les mesures que nous avons prises ont permis aux concurrents d’Orange d’être davantage agressifs sur la fibre. Je demande à être jugé sur la durée. Le vrai défi de la fibre, c’est que tous les opérateurs investissent. Le risque, en collant des contraintes trop fortes à Orange, c’était de ralentir l’acteur qui aujourd’hui contribue financièrement le plus au déploiement du très haut débit. J’assume donc d’avoir pris une décision qui donne la priorité à l’investissement.

 
C’est vrai que la courbe des investissements des opérateurs est en constante progression depuis trois ans

Ils plafonnaient à 7 milliards d’investissement en 2014, quand j’ai pris mes fonctions, ils sont montés à 8,9 milliards aujourd’hui et ils atteindront probablement entre 9 et 10 milliards en 2017. La vérité, c’est que l’Arcep a réveillé l’investissement ! Le secteur est en ordre de marche pour sa mission numéro un : équiper le pays en réseaux.


SFR, en difficulté, est-il en mesure de continuer à investir fortement ?

SFR est un opérateur solide, c’est le deuxième acteur des télécoms en France. Je ne vois pas de raison de douter qu’il continue à être très présent dans les investissements. D’ailleurs, les opérateurs n’ont pas le choix. Si vous voulez des clients, il faut investir dans les réseaux. Ce que nous comprenons de la situation de SFR, c’est que la stratégie commerciale a pu décevoir les attentes. Mais dans la vie des télécoms, on a connu mille autres péripéties !


Vous voulez pousser les investissements, mais la guerre des prix persiste dans le secteur limitant les revenus des opérateurs…

Depuis que j’ai pris mes fonctions il y a trois ans, j’ai trouvé un secteur déboussolé, divisé, électrique, en proie aux doutes sur son devenir. Tout mon travail de régulateur a été de relancer la concurrence par la construction de réseaux, et non plus seulement par les prix. Cela a donné parfois lieu à des arbitrages lourds comme la fin de l’itinérance de Free chez Orange. Tout le monde disait qu’il fallait laisser faire le marché, l’Arcep a pris ses responsabilités et fixé un calendrier précis pour que Free cesse progressivement d’emprunter le réseau d’Orange. Tous les contentieux déposés à ce sujet au conseil d’Etat ont été retoqués : c’est une confirmation dont je suis extrêmement fier.


Il n’y aura donc pas d’enchères pour le renouvellement des fréquences 2G et 3G. Y-en aura-t-il prochainement pour la 5G ?

La 5G, nous la lançons cette année en France. Nous ouvrons des fréquences dans la bande des 3,5 GHz pour effectuer des pilotes dans neuf métropoles : Bordeaux, Nantes, Grenoble, Douai, Le Havre, Saint-Etienne, Lille, Montpellier et Lyon. L’idée est de travailler sur un hôpital, un port ou encore une autoroute connectée. Et de bien comprendre ce que permet la 5G, qui vise surtout les entreprises contrairement à la 4G. Après cette phase de pilotes, une attribution des fréquences pourra avoir lieu. Mais pas avant 2020. Et pas forcément sous forme d’enchères.

 

Est-ce que ce n’est pas un peu tard 2020? L’Allemagne va tirer plut tôt, elle…

Les standards de la 5G ne sont pas encore établis. Ils ne le seront qu’au printemps prochain. D’ici là, tous ceux qui disent qu’ils font de la 5G, ce n’est rien d’autre que de la communication. Nous entendons bien être un pays pionnier dans la 5G avec ces pilotes qui vont nous permettre d’avancer plus vite.

La 5G va-t-elle nécessiter une remise en cause de la neutralité du Net, comme l’a suggéré Stéphane Richard, le PDG d’Orange?

C’est un débat d’un autre âge. Il n’y a aucun motif à polémiquer. Nous avons ouvert un dialogue avec l’industrie mobile pour discuter des problématiques de neutralité du net que pourrait poser la 5G. La volonté de tous les régulateurs européens est de trouver le moyen d’articuler intelligemment les deux. Ce message apaisant pro-business et pro-innovation a été répété. Il faut de la souplesse dans la mise en oeuvre, mais toutes les institutions européennes ont rappelé leur attachement à la neutralité du Net. En France, il est même question de l’inscrire dans la Constitution.

> Propos recueillis par Fabienne Schmitt et Sébastien Dumoulin

L'interview sur le site du journal Les Echos



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