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22 novembre 2017

« La loi du choix » un billet de Sébastien Soriano, président de l’Arcep pour le blog collectif de France Télévisions, Méta-Média (22 novembre 2017)  

Une chose ne lasse pas de fasciner dans nos comportements numériques : notre renoncement à choisir.

Le choix : « loi de la gravité » économique et sociale

Dans le monde physique, nous faisons les magasins, comparons les prix, la qualité, l'ergonomie, pesons les avantages et inconvénients de telle ou telle marque... Nous nous laissons aussi séduire par une publicité, une devanture de magasin, certains par l'envie de distinction… Parfois nous donnons la préférence à des enjeux éthiques, de nature sociale ou environnementale. Tous ces paramètres de consommation sont soumis à un principe implacable : la loi du choix.

Rares sont les domaines de notre vie de consommateur ou d'usager qui échappent à la loi du choix. Il y a bien les services publics, mais ceux-ci relèvent en dernier ressort du personnel politique, que nous choisissons à travers nos élections. Et dans les collectivités locales, les services publics locaux restent en outre soumis à la pression de l'attractivité des territoires pour les ménages et les entreprises. Même les industries de réseaux – électricité, télécoms, etc. – qui sont pourtant des monopoles naturels, ont été soumises à cet inexorable commandement.

Nos choix expriment nos attentes, et en ce sens orientent les marchés. Le choix est devenu un droit évident, corollaire implicite de la société de consommation, véritable « loi de la gravité » économique et sociale. Au fond, le cliché des files d'attente des pays du bloc communiste n’est-il pas le meilleur argument pour défendre le modèle de la démocratie de marché ?

Les plateformes numériques en apesanteur

Le développement du numérique a d'ailleurs encore décuplé notre capacité de choix. L’e-commerce a créé un « deuxième monde » à côté des magasins physiques, augmenté par l'effet de longue traîne. La publicité s’infiltre dans tous les recoins de notre attention. Les plateformes permettent à des petits acteurs (commerçants, chauffeurs, livreurs, etc.), parfois auto-entrepreneurs, de rentrer beaucoup plus facilement sur les marchés. Le modèle collaboratif offre aux utilisateurs la possibilité de s'organiser entre eux et de se passer des échanges marchands traditionnels. Les systèmes de notation permettent de hiérarchiser les options, nous faisant gagner un temps précieux pour exercer notre choix sur une sélection plus pertinente.

Mais qu'en est-il du numérique lui-même ? Je veux dire, de quelle variété disposons-nous pour choisir entre ces plateformes qui organisent et simplifient ces choix et relations ? La réponse est nettement plus contrastée. Pour simplifier, le consommateur a en général le choix « au début », lorsque les services numériques eux-mêmes obéissent à la loi du choix fonctionnant pour l’ensemble de l’économie. Puis vient une phase étrange où certaines grandes plateformes – pas toutes heureusement – semblent sortir du système, s’arracher à la loi du choix, tel un astéroïde atteignant la vitesse de libération qui lui permet de s’arracher à la gravité d’un astre et de visiter les confins de l’univers.

Il demeure bien une variété de façade : on peut choisir DuckDuckGo plutôt que Google, ou Mastodon plutôt que Twitter. Mais les consommateurs vous le diront tous : « ça n’a rien à voir ». Je ne m’attarderai pas ici sur les raisons qui expliquent cette situation: c’est la notion d’effet de réseau qui est massivement à l’œuvre, principe récursif par lequel le service qui a le plus d’utilisateurs offre le meilleur service et est donc le plus attractif et ainsi de suite. Ce constat est désormais bien connu et largement partagé. Ce sont les conséquences qui m’intéressent ici.

« T’es un marché et t’as pas de concurrence ? Non mais allô quoi ! »

S’abstraire de la loi du choix, c’est un peu comme s’abstraire de la gravité. Au début, l’apesanteur c’est amusant. Cela ouvre des perspectives inattendues et spectaculaires, un sentiment de liberté primaire et profond. Puis vient le moment de l’adaptation : pas si facile de se mouvoir, de manger, de boire, de ranger des objets, bref d’avoir une vie normale. Pas si facile non plus de résister ; la moindre poussée peut vous envoyer durablement dans une direction. Enfin, on réalise que le corps humain n’est absolument pas adapté à l’apesanteur, qui cause de très graves dérèglements du système sanguin et de la structure osseuse, pouvant conduire à la mort.

Même chose pour les grandes plateformes. Au départ, c’est magnifiquement simple. Pas besoin de comparer, peser, changer : il n’y a pas d’alternative réelle ! Surtout que le service correspondant a en général apporté une petite révolution lors de son lancement : comment faisait-on avant, sans Google ou Amazon ? Puis à la longue, on essaie de vivre avec cette absence de choix, on tente de résister : les acteurs économiques qui utilisent ces plateformes pour accéder aux utilisateurs réalisent leur dépendance, et tentent de s’organiser ; les pouvoirs publics constatent des trous dans leurs réglementations, et essaient de combler les plus manifestes, etc.

Enfin, ce qui nous guette demain, dans un monde sans choix, c’est une atrophie systémique majeure de notre économie. Car derrière la loi du choix se cache la loi de la concurrence, fonction consubstantielle à l’économie de marché et à sa « main invisible ». Sans concurrence, moins d’incitation, et donc moins d’efficacité productive et allocative. Et en bon français ? Cela veut dire : (i) des services et produits qui ne servent pas assez l’intérêt de leurs utilisateurs et (ii) des facteurs de production – capital et travail – mal employés, créant rentes et chômage. Cela ne vous rappelle rien ? D’autant que les plateformes numériques ne sont pas juste un secteur économique sur le dysfonctionnement duquel on pourrait jeter un voile pudique ; elles sont l’équivalent des infrastructures de transport, d’énergie et de communication du XXIe siècle, sur lesquelles toute l’économie et la société numérique – c’est-à-dire toute l’économie et la société – se construit.

Un signe qui ne trompe pas : presque chaque jour, on voit fleurir un nouveau débat sur la régulation du numérique. Comment empêcher la propagation des fake news ? Comment éviter les cyber-attaques géantes ? Faut-il réguler l’intelligence artificielle ? Ces débats sont évidemment utiles. Mais qu’en serait-il dans un marché concurrentiel, par nature plus propice à l’autorégulation ? Comment serait protégée la vie privée si elle devenait un facteur de concurrence entre les acteurs ? Quels seraient les risques de sécurité sur des infrastructures plus distribuées ? Il est normal que notre attention se porte sur les symptômes, mais cela ne doit pas nous faire oublier les causes profondes de ces dysfonctionnements, parmi lesquelles l’absence de concurrence réelle figure à mon sens en très bonne place.

Retour sur terre : les joies de la gravité

Entendons-nous bien, les autorités publiques qui sont chargées de promouvoir la concurrence en Europe ne sont pas en cause, au contraire. La commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, se montre résolue à condamner les abus de position dominante des grandes plateformes et les pratiques fiscales déloyales de certains pays. En France, l’Autorité de la concurrence a pris une décision importante sur Booking avec ses homologues italien et suédois. S’il faut saluer cette mobilisation, il reste que le droit de la concurrence ne condamne que les comportements extrêmes et n’interdit pas la domination économique en elle-même. Au mieux les autorités de concurrence peuvent-elles faire en sorte que les géants en place « n’en rajoutent pas ».

Pour agir de manière proactive sur les structures de marché – pour « créer » de la concurrence en somme –, il faut des « armes non conventionnelles ». C’est toute l’expérience acquise en Europe de l’ouverture à la concurrence des marchés des télécoms, de l’énergie et plus récemment du ferroviaire : avec des instruments comme le dégroupage, l’interconnexion et l’accès aux ressources rares, on a su accompagner des entrepreneurs et des projets industriels souhaitant développer des alternatives aux acteurs en place. Bien sûr, le numérique est une infrastructure virtuelle qui appelle des réponses adaptées, mais le cœur du problème est le même : lutter contre l’accaparement de ces effets de réseau par une poignée de géants qui empêchent le fonctionnement normal de la concurrence. Alors à quand un « livre vert de la libéralisation des plateformes numériques » comme il y en eut un sur les télécoms trente ans plus tôt ?

Aujourd’hui, le seul choix réel qui existe vis-à-vis des plateformes numériques, c'est la déconnexion. Est-ce le numérique que nous voulons : à prendre ou à laisser ? Nul ne devrait échapper à la loi du choix. Mesurons-en la gravité.

> L'article sur le blog Méta-Média



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