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L’Autorité publie une étude sur les nouveaux services télécoms des acteurs du logiciel

Paris, le 30 avril 2007

L'Autorité a confié au cabinet Idate une étude portant sur les nouveaux services télécoms des acteurs du logiciel, et notamment le service voix.

L'analyse s'appuie sur les services offerts, les acteurs et leur impact potentiel sur le marché des communications électroniques en France.

Dans un souci de transparence et d'information ouverte, l'Autorité a décidé de rendre publique cette étude. La méthodologie utilisée et les résultats obtenus sont de la seule responsabilité de l’Idate et n'engagent pas l'Autorité.

En voici une synthèse :

Les acteurs du logiciel se sont lancés dans les applications de téléphonie …
De nouveaux acteurs sont apparus ces dernières années dans le monde des télécoms autour de solutions logicielles permettant de communiquer vocalement, grâce au développement des technologies de voix sur IP (VoIP) et du haut débit. Si certains acteurs étaient déjà impliqués auparavant dans les télécoms (cartes téléphoniques, filiales d'opérateurs télécoms), beaucoup sont directement issus du monde de l'informatique et de l'Internet. Le service a d'abord été proposé très tôt par les spécialistes de la messagerie instantanée (IM), qui sont aussi les leaders d'audience de l'Internet (Microsoft, Yahoo!, AOL). Il a depuis été adapté par des spécialistes du softphone (téléphone sous forme logicielle), comme Skype.

… avec des offres qui se posent en alternatives potentielles

Si quelques acteurs adressent des marchés nationaux spécifiques, la plupart développent des stratégies globales avec plusieurs services assez différents, regroupés le plus souvent autour d'un seul et même client logiciel, utilisable depuis différents terminaux (mais le plus souvent depuis un PC) :

  • La téléphonie de PC à PC permet l'échange vocal gratuit entre deux utilisateurs du même logiciel, mais rarement avec celui des autres acteurs (faible interopérabilité) ;
  • La téléphonie de PC à téléphone permet d'établir des communications depuis le client logiciel avec un abonné téléphonique (fixe ou mobile) ;
  • La téléphonie de téléphone à PC permet d'être appelé sur le client logiciel par un abonné téléphonique.

Toutes ces offres constituent des solutions pouvant concurrencer la téléphonie fixe avec des approches très différentes concernant les services (présence, carnet d'adresse nomade) et le niveau de prix (gratuité, prix réduits).

Quelques acteurs du logiciel poursuivent un modèle de type télécom …

Avec les formules prépayées et les (rares) formules de forfaits téléphoniques pour la téléphonie PC-to-Phone, quelques acteurs du monde du logiciel se positionnent en concurrence directe avec les opérateurs traditionnels en adoptant un modèle de revenus de type télécom. Le client paye pour l'usage du service télécom en fonction du temps de communication et du type d'appel (national, international, mobile). Le service de PC à PC sert alors de produit d'appel vers les produits payants de PC à téléphone et téléphone à PC.

La mise en oeuvre de ce modèle repose sur les avantages induits par les faibles dépenses en marketing (pas de communication ni de distribution hors de leur site web) et le principe de la VoIP qui permet de réduire très significativement les coûts de collecte et de transport par rapport à une communication sur un réseau commuté. Le coût de l’appel dépend en effet alors uniquement de la destination, mais plus de l'origine ni de la distance. Le développement d'accords de peering IP pourrait même à long terme rendre la VoIP indépendante de la destination.

Toutefois, le modèle télécom semble potentiellement peu attractif pour les acteurs du logiciel. Les niveaux de prix de détail, en raison de la guerre des prix que se livrent certains acteurs, ne permettent pas de dégager des marges brutes importantes (10 à 30%), sauf pour les acteurs disposant d'une infrastructure locale capillaire. Mais il leur faut alors s'appuyer non plus sur un opérateur intermédiaire mais sur un opérateur local, ce qui n'est possible la plupart du temps que pour les acteurs du logiciel issus d'opérateurs.

Par ailleurs, les volumes de trafic payant restent globalement faibles du fait notamment de la disponibilité de solutions gratuites et de la concentration des usages actuels sur une niche d'utilisateurs (moins de 10% des utilisateurs actifs) prêts à accepter un confort inférieur (appel avec casque et micro devant un PC) en échange de prix réduits. C'est donc pour l'instant un marché de faible volume en terme de chiffre d’affaires (le revenu mondial mensuel de Skype pour le trafic payant est inférieur à 13 millions d’€ en 2006 ; l’ARPU de Skype est inférieur à 4.5 €/mois sur une base très réduite) et de faible marge.

La substitution de trafic n'est que très partielle et insuffisante pour inciter le consommateur à se tourner vers des forfaits de VoIP logicielle. Cette faible substitution rend ainsi difficile le développement d'un marché de masse, tout comme l'absence quasi-générale d'opérations de communication et de distribution, qui sont nécessaires pour toucher le grand public mais très coûteuses par rapport aux revenus d'un service à bas prix, ce qui peut induire des difficultés financières.

… mais la plupart s'orientent sur d'autres modèles économiques reposant sur les modèles phares de l'Internet que sont la publicité ou l'intermédiation …

Les acteurs ont donc intérêt à se repositionner vers d'autres modèles existants, permettant des marges brutes supérieures (près de 80%) sur des marchés qui offrent encore souvent des perspectives de croissance. Plusieurs acteurs majeurs ont d'ailleurs opéré un tel recentrage de leur stratégie. Sous l'impulsion d'eBay, Skype se tourne de plus en plus vers le click-to-call (mise en relation gratuite avec un marchand). Wengo cherche de son côté à développer le modèle de plate-forme relationnelle avec la sortie de Wdeal.

Parmi les modèles, la voix reste un service phare. Ce service est capable d'attirer de fortes audiences avec des temps passés en ligne conséquents. Toutefois, si le service gratuit de PC à PC est attractif, celui de PC à téléphone semble n'offrir que des perspectives limitées pour les fournisseurs de service. Ceux-ci n'ont d'ailleurs réellement investi pour la plupart que sur les aspects PC à PC (serveurs, client logiciel). Les acteurs du logiciel sont en revanche peu nombreux à disposer de leurs propres passerelles RTC et de softswitches. Ils s'appuient très souvent sur des grossistes télécoms (iBasis, Level3) qui gèrent l'ensemble de leur trafic. Ils peuvent ainsi plus facilement se désengager d'un tel service si besoin.

Quelques acteurs du logiciel se tournent vers le modèle traditionnel de leur industrie avec la vente de licences logicielles à des tiers souhaitant proposer un service de VoIP logicielle. Ils offrent ainsi une plate-forme technique, doublée éventuellement d'une offre de services, permettant de proposer rapidement un service en marque blanche. Néanmoins, les perspectives de ce modèle semblent limitées car de nombreux acteurs préfèrent avoir le contrôle du logiciel pour pouvoir proposer à leur guise des services complémentaires capables de fidéliser l'audience.

La plupart se tournent donc plutôt vers les modèles de publicité et/ou d'intermédiation, qui bénéficient d'effet club (attraction des annonceurs, des experts) favorisant les plus gros et les premiers entrants. Ce sont d'ailleurs autour de ces modèles que se sont construits les principaux succès de l'Internet (Google, Yahoo! ou MSN/Windows Live pour la publicité, eBay pour l'intermédiation).

Plusieurs modèles publicitaires sont ainsi poursuivis. Les leaders de l'Internet (MSN, AOL) cherchent à valoriser leur logiciel comme ils le font pour leurs autres services Internet par des publicités (affichages, liens sponsorisés, sponsoring). Les fonctionnalités de téléphonie servent alors à offrir un service supplémentaire au consommateur pour augmenter son temps passé en ligne dans l'environnement de l'acteur logiciel, permettant d'augmenter la portée de la régie publicitaire. Les leaders de l'Internet utilisent aussi le client logiciel pour proposer de nouvelles options publicitaires avec le click-to-call, susceptible d'intéresser de nouveaux annonceurs avec une base plus locale. Par ailleurs, quelques acteurs de plus petite taille cherchent à exploiter les données collectées sur les utilisateurs.

De rares acteurs ciblent enfin le marché de la plate-forme relationnelle, qui se veut une transposition élargie du modèle de l'audiotel. L'utilisateur peut ainsi entrer en contact avec des "experts" professionnels mais aussi résidentiels, comme pour eBay avec les enchères, sur des thématiques très diverses (langues, informatique, juriste, astrologue, contenu adulte). La valorisation se fait alors non plus sur la communication mais sur le service et la mise en relation (comme pour le click-to-call), avec une commission pour l'acteur logiciel. La téléphonie sert alors de moyen de communication mais surtout de moyen de paiement.

Les acteurs du logiciel sont souvent perçus comme des menaces pour l'industrie télécom …

Les acteurs du logiciel, tout du moins les géants Internet, sont considérés comme des concurrents majeurs, en raison de leur forte base d'utilisateurs, de leurs revenus en croissance et de leurs ressources financières (peu de dettes, beaucoup de réserves de trésorerie). Pour autant, cette concurrence pourrait se révéler moins frontale qu’anticipée par les opérateurs : les acteurs du logiciel ne cherchent en effet pas à concurrencer directement les opérateurs télécoms en proposant uniquement des services de voix, mais à générer des revenus grâce à des modèles faisant surtout appel à la publicité et à l’intermédiation entre usagers (cf click-to-call). De nombreux opérateurs semblent ne pas avoir identifié le repositionnement des acteurs du logiciel d’offres de VoIP logicielle vers d'autres services.

… bien qu'ils n'aient potentiellement qu'un impact modeste sur le marché …

Les acteurs du logiciel n'ont réellement pris des positions fortes que sur le trafic international (40% du trafic de Skype, équivalent à 7% du trafic mondial), que ce soit autour de trafic gratuit ou payant. C'est en effet sur le trafic international que s'affirme le plus la compétitivité des tarifs des acteurs du logiciel (alors qu'elle est quasi-inexistante à ce jour sur les mobiles). Ce marché était toutefois déjà très concurrentiel depuis notamment l'arrivée des cartes téléphoniques.
Les acteurs du logiciel n'ont pour l'instant su attirer qu'une partie restreinte de la population, technophile, et généralement peu disposée à payer, et les personnes recherchant des tarifs avantageux pour l'international, sans réellement réussir à atteindre le marché de masse des internautes. Bien que finalement assez anciennes à l'échelle d'Internet, les fonctionnalités vocales des IMs sont ainsi utilisées par moins de 10% des internautes (c'est-à-dire de manière moins intensive que la vidéo). La croissance de solutions comme Skype est, par ailleurs, en ralentissement net.

Les scénarios les plus probables, développés dans le cadre de cette étude, représentent des pertes de revenus de 3 à 10% pour les opérateurs télécoms, essentiellement dues au trafic gratuit de PC à PC. Les acteurs logiciels ne généreraient alors directement au mieux qu'un peu moins de 20 millions d’€ de chiffre d'affaires pour plus de 5 milliards de minutes, tiré par l'international (qui pèse d'ailleurs aujourd'hui près de 85% des revenus de Skype).

… face à la défense efficace des opérateurs autour des offres groupées pour le fixe

Si la qualité de la VoIP logicielle est suffisante, les offres des acteurs du logiciel pêchent par leur ergonomie insuffisante. Surtout, elles sont concurrencées par les opérateurs sur leur principal atout qu’est le prix. Les opérateurs ont en effet construit des offres groupées (bundles) comprenant accès Haut Débit et les communications VoIP proposées à un tarif très attractif et qui constituent l’offre la plus courante de VoIP sur le marché français aujourd’hui.

Les offres groupées incluant accès Internet et voix nationale illimitée sont adoptées massivement par les consommateurs et s'accompagnent d'un modem multiservices (« box ») permettant d'utiliser un téléphone traditionnel pour faire de la VoIP (en mode Voix sur Large Bande) et de contrôler l'abonné. Pour renforcer l'attractivité de ces offres groupées, les opérateurs ajoutent régulièrement - sans hausse de prix - de nouveaux services, comme par exemple le dégroupage total, qui permet de se passer de l’abonnement téléphonique. Ils ont aussi réagi au développement des acteurs du logiciel sur l'international en proposant à leur tour un alignement des tarifs entre l'international et le national, ce qui se traduit par un trafic illimité en direction de nombreux pays inclus dans le forfait.

Les opérateurs peuvent recourir à de telles pratiques car ces offres groupées incluant des services de téléphonie semblent rentables, a fortiori pour ceux disposant d'une infrastructure suffisante. Ils mutualisent par ailleurs ainsi leurs canaux de distribution sur plusieurs produits. En l’absence sur le marché d'offres d'accès Internet sèches (c’est-à-dire proposée sans service de voix sur IP) attractives en termes de prix et de terminaux adaptés peu coûteux sur lesquels ils peuvent s’appuyer, les acteurs du logiciel ne semblent donc pas pouvoir imposer leurs offres.

La forte compétitivité du marché des télécoms fixes, particulièrement en France, a donc limité le potentiel de développement des acteurs du logiciel dans le monde des télécoms

La convergence fixe-mobile pourrait donner une seconde opportunité aux acteurs du logiciel, sous réserve toutefois de disponibilité de réseaux sans-fil ouverts (la plupart des réseaux 3G empêchent par exemple l’utilisation de logiciels de VoIP en bloquant le trafic correspondant). C'est en tout cas le marché que ciblent désormais les derniers entrants logiciels. Ils devront faire face aux stratégies de substitution (offre d'abondance, home zoning) et de convergence fixe-mobile (terminaux bi-modes) des opérateurs.


Les documents associés

Smiley Etude du cabinet Idate - octobre 2006 (pdf - 4,1 Mo) Smiley