La situation de l’emploi dans le secteur des télécoms
inquiète le gouvernement qui a, notamment, demandé la création
d'un Observatoire. Est-il dans son rôle en évoquant ces questions
ou celles-ci relèvent-elles exclusivement de la compétence de
l'ARCEP ?
Le Gouvernement est parfaitement dans son rôle lorsqu’il évoque
ces sujets. Et nous souscrivons bien évidemment à ses objectifs
concernant les investissements et l'emploi. L’Arcep s’efforce de créer
un cadre sécurisant pour les acteurs qui nous demandent avant tout de
leur apporter de la prévisibilité en fixant des règles
claires et stables afin qu’ils puissent prendre leurs décisions
d’investissement en connaissance de cause : dans les 10 ou 15 prochaines
années, ils vont ainsi investir une trentaine de milliards d'euros dans
les réseaux fixes ou mobiles à très haut débit,
ce qui va entraîner la création d’un nombre très important
d’emplois. En effet, le génie civil représente 80% du coût
de construction de ces nouveaux réseaux et sera un gros pourvoyeur d’emplois
non délocalisables.
Lors de la présentation des résultats trimestriels des concurrents
de Free, ces derniers ont souligné que l’arrivée du quatrième
opérateur de téléphonie mobile aurait un effet négatif
sur l’emploi.
Il y a un énorme malentendu sur ce point : on entend souvent que la
concurrence détruit des emplois. Or, aux Etats-Unis, où la concurrence
est très limitée, non seulement les prix sont très élevés
- 100 dollars pour le "triple play", contre 35 euros environ en France
- mais surtout les opérateurs ont réduit de 27% leurs effectifs
en 10 ans, contre 11% en France sur la même période ! La concentration
génère plus de destructions d'emplois que la concurrence. En revanche,
en France, en 15 ans, une régulation équilibrée a contribué
à faire baisser les prix, tout en permettant un très fort développement
des usages. L’argent économisé par le consommateur s’est
reporté sur d'autres secteurs, ce qui est bénéfique pour
l'ensemble de l'économie du pays. Le développement des usages
numériques a d’autres effets bénéfiques – des
externalités positives pour reprendre le langage des économistes
: on estime ainsi que le secteur de l’économie numérique
(ex TIC) est passé d’environ 300 000 à près d’1
million d’emplois sur 15 ans.
Le marché de la téléphonie mobile est en croissance,
certes, mais l'arrivée de Free a eu indéniablement un effet sur
les marges des trois opérateurs : estimez-vous qu'elles sont encore à
un niveau suffisant pour leur permettre d'investir ?
Le secteur des services de communications électroniques pèse
en France plus de 40 milliards d'euros de chiffre d’affaires. Depuis le
début de la crise, en 2008, c’est en France que ce secteur a le
mieux résisté parmi les grands pays d’Europe : jusqu'à
2011, le chiffre d'affaires du secteur a été supérieur
à celui qui prévalait en 2008. Avant l’arrivée de
Free Mobile, la marge brute des trois autres opérateurs était
de 33% en moyenne. L’intensification de la concurrence sur le marché
mobile, mais surtout la dégradation du contexte macro-économique
dégradé, conduisent à une baisse des marges dans un secteur
qui a, jusqu’ici, été très profitable. L’important
est que soit maintenue la capacité d’investissement des opérateurs
dans leurs réseaux, qui sont autant de sources de revenus futurs. Le
niveau d’investissement matériel a été globalement
constant au cours des 10 dernières années, à environ 6
milliards d'euros par an et la fédération française des
télécoms estime aussi à 6 milliards d’euros le besoin
total d’investissements pour les prochaines années. Sur les trois
dernières années, les opérateurs ont en outre effectué
5,6 milliards d’euros d’investissements immatériels pour acheter
des fréquences. Or, il n'y aura plus de fréquences comparables
à celles du dividende numérique à acquérir avant
la fin de la décennie. Cela libère une somme importante qui peut
être investie dans les réseaux. Donc au final, même si le
taux de marge baisse, les opérateurs devraient conserver leur capacité
d'investissement. Ce qui est essentiel.
Fleur Pellerin a souligné que l'emploi devait mieux être pris
en considération dans le cadre de l'organisation de la filière
télécom. Est-ce une façon de dire que ce n’était
pas le cas avant ?
Le souhait du Gouvernement est que, lorsqu'il y a attribution de licences,
l'emploi fasse partie des engagements pouvant être pris par les opérateurs
pour obtenir ces licences - j’emploie à dessein le terme "d’engagement",
et pas celui "d’obligation", car au niveau communautaire, il
ne peut pas y avoir d'obligation. Ainsi, nous pourrions lier l'attribution d'une
licence à l’importance du volume des emplois créés.
C'est d'ailleurs très exactement ce qui a été fait pour
attribuer la quatrième licence mobile à Free : l'attribution de
cette licence comportait un critère relatif à l'emploi. Mais le
"poids" de ce critère pourrait être augmenté.
On parle d'étude d'impact. Justement, quelle était la source
du chiffre de 10.000 suppressions d'emploi lié à l’arrivée
de Free que vous avez évoqué au début de l'année
?
J’imagine que le précédent gouvernement a fait faire à
ses services une étude avant de prendre la décision, en janvier
2009, d’attribuer une 4ème licence mobile 3G. Il appartient à
l’actuel gouvernement de la demander aux services placés sous son
autorité. Quant au chiffre cité lors de la conférence de
presse de l’ARCEP de mars 2012 (une fourchette de 5 à 10.000 emplois)
il correspond au niveau moyen des estimations des analystes, de celles des opérateurs
et de celles des experts économiques et financiers que nous avons consultés.
Il s'agissait, en outre, de chiffres bruts, et ne prenant donc en compte ni
les emplois créés par Free Mobile, ni la croissance, à
moyen et long termes, du secteur.
Il faut aussi souligner les effets indirects de l’arrivée du 4ème
opérateur mobile. En effet, le marché français des télécoms
est extrêmement dynamique avec une forte croissance des volumes depuis
le début de l’année 2012 : +11% pour la téléphonie
mobile, 1,8 million d'abonnés mobiles en plus, + 28% pour les SMS, +70%
pour la data... Tous les indicateurs ont cru énormément en volume
et le passage au très haut débit, notamment à la 4G, offrira
aux opérateurs de nouvelles sources de revenus, à partir de 2013.
Vous venez de publier une note sur l’évolution de la régulation
de l’audiovisuel à l’heure d’internet. Est-ce une façon
d’appeler à la fusion du CSA et de l’Arcep ?
L’initiative de cette réflexion émane du Premier ministre.
Cette réflexion est utile et nous avons suivi la méthode préconisée
par le Premier ministre en août dernier : se poser tout d’abord la
question de l’évolution de la régulation dans les deux secteurs
pour ensuite en tirer les éventuelles conséquences institutionnelles.
Le point de départ est un constat partagé par tous les acteurs
que nous avons auditionnés : la fragilisation croissante de la triple
« exception audiovisuelle » sur laquelle est fondée, depuis
1986, la régulation du secteur. En effet, la consommation de télévision
par la voie hertzienne terrestre (TNT) décroit rapidement au profit d’une
distribution par d’autres réseaux (ADSL et fibre optique, câble,
satellite), qui la dépassera prochainement. Ensuite, la consommation
audiovisuelle est de moins en moins linéaire, que ce soit par l’utilisation
de la vidéo à la demande ou de la télévision de
rattrapage. Enfin, les contenus audiovisuels ne sont plus seulement visionnés
sur un terminal unique, le téléviseur, mais aussi sur les téléphones
mobiles, les tablettes, les écrans d’ordinateur. Parallèlement,
d’autres acteurs audiovisuels apparaissent sur internet. Les modèles
économiques classiques sont bouleversés.
Face à ces évolutions, comment préserver les principes
et les règles qui prévalaient jusqu’alors ? Peut-on et, si
oui, comment maintenir les différentes obligations imposées aux
chaînes ?
Vous prônez donc leur abandon ?
Pas du tout. Pour notre part, partant du constat qu’il faut redonner des
bases solides à la régulation audiovisuelle, nous ne pouvons qu’envisager
des scenarios. C’est au Gouvernement et au Parlement de choisir celui qu’ils
retiennent. Ils peuvent d’abord choisir de conserver une régulation
de l’audiovisuel essentiellement bâtie sur l’exception culturelle
française, auquel cas il faudra imaginer de nouveaux outils, juridiques
et opérationnels, adaptés à l’ère d’internet.
Les missions et les métiers des deux régulateurs demeureraient
alors très différents. Un rapprochement ne serait donc pas justifié
dans ce cas. Le Gouvernement et le Parlement peuvent aussi décider de
renforcer le volet économique de la régulation de l’audiovisuel,
très limité aujourd’hui puisque seule l’Autorité
de la concurrence en exerce une, mais a posteriori. Confier ce second volet
à l’Arcep pourrait avoir du sens, car il est comparable à
ce que nous faisons déjà dans le secteur des télécoms.
Enfin, si le Gouvernement et le Parlement font le choix d’une régulation
principalement économique pour l’audiovisuel, alors les missions
et les métiers que devrait exercer l’institution qui en aurait la
charge ressembleraient beaucoup aux nôtres.
Le mariage avec l’Arcep serait alors naturel…
Dans ce cas, oui. Vous voyez que c’est en fonction du choix politique
qui sera fait en ce qui concerne les nouvelles finalités et assises de
la régulation de l’audiovisuel que les modalités d’un
éventuel rapprochement entre le CSA et de l’Arcep pourront être
fixées. Mais, quel que soit le scénario choisi pour la régulation
de l’audiovisuel, la régulation des télécommunications
devra continuer à veiller au respect de la neutralité de l’internet
qui impose une étanchéité entre les réseaux et les
contenus qu’ils transportent : cette mission nous a été confiée
par les directives européennes désormais transposées en
droit français. Cela implique que nous veillons à ce que les FAI
ne privilégient pas l’acheminement de certains contenus par rapport
à d’autres et qu’aucune discrimination ne puisse générer
une limitation de l’accès à internet tant pour les producteurs
de contenus que pour les internautes. Cela signifie bien évidemment,
et a fortiori, que le régulateur ne se mêle pas des contenus qui
circulent sur les réseaux. Si l’ARCEP est saisie d’un règlement
de différend entre un FAI et un fournisseur de contenus, par exemple
Free et YouTube, nous ne pourrons examiner que les conditions techniques et
tarifaires de leur interconnexion.
Et si jamais le législateur souhaite garder deux régulateurs
distincts, cela conduit-il purement et simplement au statu quo ?
Non. Nous proposons que le législateur crée une instance commune
au CSA et à l’Arcep. Cette "filiale" pourrait être
composée de membres de chacun des deux collèges à parité.
Et elle pourrait prendre des décisions ou rendre des avis sur des sujets
d’intérêt commun, par exemple en cas de différend entre
un fournisseur d’accès à internet et un éditeur de
contenus audiovisuels. Cette solution a l’avantage de pouvoir être
mise en place, rapidement, avant même d’avoir achevé de finaliser
une réforme d’ensemble. Cela n’interdirait pas d’aller
plus loin dans deux ou trois ans, si cela apparaissait nécessaire.
En allant vers une fusion totale ?
Si le Parlement retenait le scenario d’un renforcement de la régulation
économique de l’audiovisuel, alors deux options sont possibles.
Soit, comme l’a proposé la commission Attali en 2008, l’Arcep
pourrait assurer la régulation économique des télécoms
et de l’audiovisuel et le CSA conserverait la régulation des contenus
au regard de critères éthiques, culturels ou sociétaux.
Soit, dans le cas d’une régulation essentiellement économique
de l’audiovisuel, les deux institutions pourraient être fusionnées
sur le modèle de ce qui a été fait outre-Manche sous le
gouvernement de Tony Blair. L’OFCOM a été constitué
en régulateur unique dont la mission première est de favoriser
la concurrence. Il regroupe la régulation des télécoms,
de l’audiovisuel privé - la BBC n’entrant pas dans son champ
de compétence, tout ce qui concerne les fréquences, et l’application
du droit de la concurrence dans ces secteurs. Un collège dédié
aux contenus a été créé en son sein pour instruire
les questions liées aux contenus. C’est un modèle qui a du
sens. Il est fondé sur un choix politique fort, qu’ont fait en 2003
le Gouvernement et le Parlement britannique. Il n’appartient évidemment
pas à l’ARCEP de s’immiscer dans un tel choix.
N’auriez-vous pas envie de devenir le président d’une telle
instance ?
La question n’est vraiment pas à l’ordre du jour.
Ne pourrait-il pas y avoir un régulateur européen ?
Il faudrait commencer par fusionner les 27 Etats membres ! Plus sérieusement,
nous avons aussi examiné les scenarii de regroupement retenus ailleurs
dans le monde. En Allemagne, le régulateur regroupe l’ensemble des
industries de réseaux : rail, énergie, télécoms,
postes, mais pas l’audiovisuel. Le scenario d’une régulation
exercée au niveau européen avait été envisagé
au moment de l’adoption du 3ème paquet de directives communautaires,
puis abandonné au profit d’une meilleure coordination des régulateurs
nationaux réunis au sein d’une instance commune, l’Orece. Il
n’est pas exclu que dans quelques années, lors de la négociation
du prochain "paquet" télécom, l’idée resurgisse.
Un régulateur européen serait cohérent avec un marché
européen et avec des opérateurs à dimension européenne.
Il existe actuellement un débat autour du terme barbare de "refarming
1800" - c'est à dire le réaménagement de la bande
des 1800 MHz, jusque-là utilisée pour la 2G pour déployer
plus rapidement la 4G. En gros, Bouygues Telecom demande à l'Arcep l'autorisation
de procéder à ce réaménagement de fréquences,
ce qui fait hurler ses concurrents : qu'en pensez-vous ?
Il existe effectivement des fréquences dédiées aux services
mobiles 2G, et qui pourraient progressivement être réutilisées
pour le service mobile 4G (très haut débit mobile), puisque l'utilisation
de la 2G a vocation à décroître. La 4G est un élément
essentiel du marché mobile : il peut permettre aux trois opérateurs
historiques de rebondir et de "sortir par le haut" en déployant
leur réseau 4G le plus rapidement possible afin d’en tirer des revenus
qui seront autant de moyens pour investir et créer des emplois. Pour
ce qui concerne le "refarming" des fréquences de la bande 1800
MHz, les textes prévoient effectivement qu’un opérateur peut
saisir l’ARCEP d’une demande de réutilisation de fréquences
dont il dispose déjà, pour un usage différent. Bouygues
Telecom a saisi l’Arcep officiellement de cette question en juillet. Le
régulateur a pour mission d’évaluer l’effet de cette
autorisation sur l'équilibre concurrentiel du secteur. Nous avons lancé
une consultation à ce sujet en juillet qui vient de se terminer. Nous
avons 8 mois au maximum, à compter de la demande de juillet, pour procéder
à cet examen et prendre une décision. Cette procédure implique
un travail conjoint du régulateur et du Gouvernement puisque c’est
ce dernier qui en fixe les conditions financières, c’est-à-dire
les redevances pour l’utilisation de ces fréquences.
Vous avez la responsabilité de vérifier la qualité
du service offert aux internautes par les FAI : au-delà des préconisations
de l'ARCEP dans son rapport sur la neutralité du Net, comment comptez-vous
sanctionner ceux qui ne tiennent pas leurs promesses ?
La mesure de la qualité de service de l’internet est un exercice
complexe, qui doit prendre en compte de multiples paramètres. Fin 2012,
nous prendrons une décision qui fixera de manière détaillée
les indicateurs mesurant la qualité du service de l’accès
à internet. La façon de les mesurer sera également définie.
Nous procèderons aux premières mesures en 2013. Si nous constatons
que le niveau de qualité atteint est médiocre, ou se dégrade,
alors la loi prévoit que l’ARCEP fixe un niveau minimum de qualité
qui, s’il n’est pas respecté, peut conduire à sanctionner
les FAI. En dessous de ce niveau, l’utilisation, dans leurs offres, de
l’expression "accès à internet" serait impropre.
Nous serons vigilants sur ce sujet comme sur les autres.
L'aménagement numérique du territoire doit-il être assumé
par les opérateurs privés ? Ou faut-il que l'Etat apporte son
soutien aux opérateurs ?
Contrairement à ce qui a été dit, le déploiement
du FTTH - la fibre optique jusqu'au foyer – ne représente pas un
"mur d'investissement", même si cela nécessite 20 à
25 milliards d'euros d'investissement sur 10 à 15 ans, c’est-à-dire
environ 2 milliards d'euros d'investissement par an. Ces réseaux seront
financés pour partie par les opérateurs privés et, pour
partie, par de l'argent public. Des financements seront apportés par
les collectivités territoriales, qui ont déjà joué
un rôle très important pour assurer la couverture du territoire
en haut débit, et par l’Union européenne qui discute actuellement
de la mise en place d’un "guichet" pour accélérer
le déploiement des infrastructures en Europe, sous forme de prêts
bonifiés, voire de subventions. Le reste du financement public ne peut
donc venir que de l’Etat. Certains élus ont proposé d’instituer
une taxe sur les abonnements pour alimenter le fonds d’aménagement
numérique du territoire prévu par la loi Pintat de décembre
2009. Le montant des investissements à réaliser est à la
mesure des moyens de la France: sur 10 ans, le PIB de notre pays sera de plus
de 20.000 milliards d’euros. Personne ne peut imaginer qu’on ne puisse
consacrer 1/1000ème de cette somme pour construire le réseau de
communications du XXIème siècle. C’est beaucoup moins, en
poids relatif, que ce qui a été consacré, à la fin
du XIXème siècle, à la construction des réseaux
de chemin de fer.
Propos recueillis par Laurent Calixte et Pierre Kupferman