"Vers un marché de masse de la fibre ouvert à la concurrence" : intervention de Paul Champsaur, président de l'Autorité, prononcée lors de la conférence annuelle du FTTH Council Europe, le 27 février 2008 au Palais des Congrès à Paris
Mesdames, Messieurs,
Le secteur des communications électroniques connaît,
de manière successive, des cycles d’innovation qui engendrent des cycles
d’investissement. Aujourd’hui, les réseaux d’accès de nouvelle
génération (NGA) ouvrent ainsi un nouveau cycle, caractérisé
par le remplacement des lignes de cuivre par une boucle locale en fibre optique.
Afin de garantir la mise en place d’une concurrence pérenne,
il est indispensable qu’un nombre suffisant d’opérateurs prennent part
à ce nouveau cycle d’investissement. La montée dans l’échelle
des investissements est un objectif atteignable. La régulation du haut
débit, centrée sur le dégroupage de la boucle locale, a
encouragé les opérateurs à investir dans le déploiement
de réseaux de fibre au niveau national et régional. Ces opérateurs
disposaient d’un espace économique suffisant dans les zones dégroupées
pour investir dans leurs propres infrastructures. La concurrence a donc pu jouer
sur toute la chaine de valeur, à l’exception de la boucle locale. Avec
les réseaux FttH, la concurrence sur la chaîne de valeur peut s’étendre
jusqu’à la boucle locale. Concrètement, cela veut dire que le
déploiement de plusieurs boucles locales en fibre optique, dupliquées
sur une partie significative du territoire, ne nous semble pas hors de portée.
En particulier, l’ARCEP estime que la séparation verticale
de l’opérateur historique n’est pas une solution appropriée, car
elle entérinerait un monopole en amont, là où une concurrence
serait pourtant possible.
Nous avons identifié trois questions majeures pour les
déploiements FttH :
- pour faciliter les déploiements sur le domaine public,
la première est l’accès aux infrastructures de génie civil
de France Télécom (chambres, fourreaux…) ;
- pour faciliter les déploiements sur le domaine privé,
et donc dans les immeubles, la deuxième est la mutualisation de la partie
terminale des réseaux de fibre jusqu’aux logements des abonnés ;
- la dernière question concerne l’intervention des collectivités
locales, qui peuvent jouer un rôle décisif dans la couverture
de leur territoire en FttH.
Vous aurez donc compris que le mot d’ordre de notre politique
est la concurrence par les infrastructures, qui va nécessiter une certaine
mutualisation des coûts.
L’accès au génie civil
L’accès aux infrastructures de génie civil peut
considérablement changer l’équation économique pour le
déploiement d’une nouvelle boucle locale en fibre optique. Le génie
civil (les tranchées et la pose de fourreaux dans les rues) est en effet
le poste de coûts le plus important. Il représente entre 50% et
80% du coût total par abonné.
Il n’est donc pas économiquement envisageable pour un
opérateur de reconstruire l’intégralité du génie
civil. Aujourd’hui, les opérateurs se servent d’ailleurs des infrastructures
existantes pour leurs déploiements en fibre. France Télécom
utilise ses propres fourreaux hérités de l’ancien monopole public
(et largement utilisés pour les lignes cuivre) pour déployer de
la fibre, tandis que les opérateurs alternatifs sont limités aux
zones où des infrastructures alternatives existent, comme par exemple
à Paris avec les égouts visitables, ou à Montpellier avec
les fourreaux appartenant à la collectivité.
L’ARCEP considère que le génie civil de France
Télécom constitue une infrastructure essentielle, et que son accès
doit être garanti à tous les opérateurs dans des conditions
non discriminatoires.
Afin d’évaluer la disponibilité des fourreaux
du génie civil de France Télécom, l’ARCEP a lancé
un audit sur 10 villes en France. Environ 1000 chambres ont ainsi été
auditées. La conclusion de cet audit est que le génie civil de
France Télécom offre une disponibilité satisfaisante.
Il semble donc possible que plusieurs opérateurs déploient
dans les fourreaux de France Télécom, aux conditions suivantes :
- l’utilisation de règles d’ingénierie appropriées qui
optimisent l’espace disponible pour la fibre ;
- un accès aux fourreaux transparent, non discriminatoire et orienté
vers les coûts ;
- la mutualisation d’une partie des coûts : par exemple, en partageant
des études ou des travaux.
Si ces conditions sont réunies, plusieurs opérateurs
devraient pouvoir déployer leurs réseaux FttH.
Aujourd’hui, France Télécom s’est engagée
à donner accès à ses fourreaux dans des conditions non
discriminatoires. France Télécom a ainsi communiqué la
première version de son offre aux principaux opérateurs en décembre
2007.
Les principes de l’offre sont encourageants. Pour donner accès
à ses infrastructures, France Télécom communique aux opérateurs
toute l’information dont elle dispose elle-même, par exemple les cartes
localisant les chambres et les fourreaux. Des expérimentations sont en
cours : les opérateurs ouvrent en ce moment les chambres de France
Télécom pour faire des études de disponibilité et
mettre au point leurs plans de déploiement. En fonction du retour de
ces expérimentations, France Télécom fera évoluer
son offre et en publiera, à l’été prochain, une nouvelle
version, qui sera pleinement opérationnelle.
En parallèle, l’ARCEP a commencé une nouvelle
analyse de marché du haut débit et du très haut débit.
Conformément à la nouvelle recommandation de la Commission, l’ARCEP
a défini un nouveau marché pertinent comprenant l’accès
à toutes les infrastructures passives de la boucle locale, à savoir
la boucle locale cuivre et la sous-boucle d’une part, la fibre et les fourreaux
d’autre part. Selon l’ARCEP, le remède approprié pour ce marché
est le dégroupage de la boucle locale cuivre, et l’accès aux infrastructures
de génie civil de France Télécom, de manière transparente,
non discriminatoire, et à un tarif orienté vers les coûts.
L’ARCEP a lancé une consultation publique sur cette nouvelle analyse
de marché, dont les résultats seront publiés prochainement.
L’accès aux immeubles
L’accès aux immeubles constitue aujourd’hui un goulot
d’étranglement majeur, et cela concerne tous les acteurs. Les déploiements
FttH nécessitent en effet de câbler de nouveau l’intérieur
des immeubles et des appartements. Il est peu probable qu’il y ait plus d’un
déploiement à l’intérieur des propriétés
privées, et ce pour deux raisons :
- la première est que cela ne sera pas partout viable économiquement
;
- la seconde est que les copropriétaires et gestionnaires de l’immobilier
donneront rarement accès à plus d’un opérateur.
Ainsi, la mutualisation de la partie terminale des réseaux
de fibre optique est nécessaire. Concrètement, cela veut dire
qu’un seul opérateur pose la fibre dans l’immeuble, et qu’il donne accès
à son réseau aux autres opérateurs.
Aujourd’hui, le cadre législatif français actuel
ne prévoit pas la mutualisation et l’ARCEP n’est pas compétente
pour l’imposer. Le gouvernement a récemment annoncé une proposition
de loi visant à obliger les opérateurs à mutualiser la
partie terminale des réseaux de fibre optique, sous le contrôle
de l’ARCEP.
Depuis le début de l’année, l’ARCEP a engagé
des travaux techniques avec les opérateurs, afin de définir les
modalités de la mutualisation et les points adéquats où
elle pourrait s’effectuer.
D’une part, ces points de mutualisation doivent se situer suffisamment
près des logements pour favoriser la concurrence par les infrastructures.
Cependant, il n’est pas certain que la mutualisation du câblage interne
dans les immeubles et l’accès aux fourreaux seront suffisants pour garantir
une concurrence pérenne, en particulier dans les zones moins denses.
Le rôle des collectivités
Je souhaiterais enfin parler d’un autre acteur majeur dans
ce nouveau cycle d’investissement, à savoir les collectivités
locales. Elles disposent de leviers importants pour encourager les déploiements
FttH :
- en tant que gestionnaire du domaine public, elles peuvent accorder des droits
de passage, fournir des informations locales, coordonner les travaux et inciter
au partage, autoriser le génie civil allégé, faciliter
les négociations avec les syndics ;
- elles peuvent en outre poser des fourreaux pour les mettre à disposition
des opérateurs ;
- elles peuvent enfin aller jusqu’à déployer de la fibre.
Certaines collectivités se sont d’ores et déjà
mobilisées pour accélérer le déploiement d’une nouvelle
boucle locale en fibre optique sur leur territoire.
À ce stade, les interventions au niveau des réseaux
sont à entreprendre avec précaution. La Commission Européenne
n’a pas encore défini les règles concernant l’intervention publique
dans les réseaux d’accès en fibre optique, et la jurisprudence
actuelle apporte peu de réponses. Il s’agit de calibrer les modalités
et le calendrier des interventions publiques pour qu’elles aient in fine un
effet de levier sur l’investissement privé.
Je vous remercie de votre attention.